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Dialogue avec Muriel Vayssier

Dernière mise à jour : 21 nov. 2022

Muriel Vayssier est microbiologiste, chercheuse au service de la santé humaine et animale, cheffe du département de la santé animale de l’INRAE. Elle est spécialiste de la question de la transmission d’agents pathogènes par les tiques.


Bonjour Muriel Vayssier, et merci pour cette rencontre. Pour débuter, pouvez-nous nous décrire l’objet de vos travaux et leurs connexions avec le concept One Health ?

En tant que microbiologiste, j’ai travaillé sur un certain nombre de micro-organismes (bactéries, parasites, virus). Initialement, j’ai fait une thèse dans un laboratoire de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) sur la question de la transmission du parasite Trichinella de l'animal à l'homme, puis j’ai effectué deux post-doc (en France et aux Etats-Unis) avant de rejoindre l’INRAE. Depuis les années 2000, je travaille sur les agents pathogènes transmis par les tiques. Plus précisément, j’ai tenté de comprendre comment certaines bactéries pouvaient infecter certains hôtes mammifères et pas d’autres. Progressivement, j’ai réalisé qu’étudier ce problème (la spécificité d’hôte) de façon très spécialisée, par l’angle unique de la microbiologie, n’était pas suffisant, et qu’il était nécessaire d’enrichir la recherche avec des disciplines complémentaires.


Pour comprendre les maladies transmises par les tiques, il faut en effet s’intéresser aux humains, mais aussi aux animaux, et à l’écosystème dans lequel elles et ils vivent. Il faut tenir compte des saisons, des changements globaux… Ce changement de perspective, c’est bien l’idée du One Health, et c’est dans ce sens que j’ai orienté mes travaux de recherche par la suite. Avec des médecins, des vétérinaires, mais aussi des écologues et des personnes de la société civile, nous avons ainsi proposé un grand projet à l’Agence Nationale de la Recherche pour améliorer nos connaissances sur cette question. Malheureusement, monter ce genre de projet est très compliqué car nous parlons des langues différentes, nos organismes appartiennent à des ministères différents,... En un mot, tout est trop cloisonné.


Après ce projet, en 2017, je suis devenue la responsable du département santé animale de l’INRAE. Dans tous nos travaux, nous tâchons d’avoir une vision globale, et de lier la santé animale à ce que nous observons aussi chez les humains et dans l’environnement. Le Covid a d’ailleurs bien illustré la nécessité de lier ces différentes santés. A ce titre, j’ai fait partie d’un comité spécialisé dépendant des ministères de la santé et de la recherche. Il était très significatif de constater que parmi les 12 membres de ce comité, j’étais la seule personne à étudier la santé animale. Malgré les différentes traces de transmission du virus entre l’homme et l’animal (et réciproquement), on a beaucoup regardé le Covid du point de vue l’homme uniquement.


 

Revenons sur le projet multidisciplinaire que vous avez mené sur les tiques. Qu’est-ce qu’un tel dispositif vous a appris ?

Mobiliser autant d’horizons différents nous a apporté une richesse incroyable de connaissances, de questions nouvelles que nous n’avions pas anticipées. Chacun amène une vision, un savoir-faire. C’est beaucoup plus riche qu’une recherche faite en mono-disciplinarité. Pour faire encore mieux, et pour faire de ce projet un véritable projet One Health, il aurait fallu impliquer encore davantage les citoyens, les associations, les éleveurs, les élus, etc. C’est une condition à ce que les résultats de la recherche puissent ensuite être mobilisés et utilisés par les pouvoirs publics, sur le terrain.


 

Quelles ont été justement les conclusions de l’étude, tant en termes d’apprentissage sur la transmission des pathogènes que sur de potentielles recommandations pour gérer les forêts par exemple ?

Notre étude a d’abord permis de mieux communiquer sur le sujet. Nous avons beaucoup travaillé avec des associations comme les Scouts de France, l’Office National des Forêts ou encore la Fédération Française de Randonnée pour sensibiliser les publics particulièrement exposés aux maladies à tiques. Cette prévention est indispensable mais malheureusement, dans certaines communes, elle s’est heurtée à des pouvoirs publics désireux de valoriser leur territoire, leur forêt. Cela montre encore une fois la nécessité de les impliquer le plus tôt possible.


Sur la question de la transmission des agents pathogènes par les tiques, il est difficile d’établir un lien de causalité clair entre perte de biodiversité et propagation de la maladie de Lyme. Ce qu’on sait, en France, c’est que les surfaces forestières augmentent au détriment des surfaces agricoles. Cela entraîne une augmentation de la population d’animaux (mais pas forcément de leur diversité) et donc du nombre de tiques. Pour autant, cela ne signifie pas nécessairement une augmentation des maladies à tiques car tous les animaux ne sont pas réservoirs d’agents pathogènes. C’est une question complexe qu’il faut absolument investiguer davantage car plus on connaît le risque et plus on peut s’en protéger.


Un autre sujet d’étude important est celui de la propagation territoriale des tiques. En France, et du fait du dérèglement climatique, on retrouve désormais certaines espèces à des altitudes inédites mais aussi de nouvelles espèces de tiques dans le Sud de la France.


 

Dans quelques décennies, se promener en forêt sera-t-il une activité à risque ? L’augmentation des maladies à tiques mais aussi celle des maladies transmises par les moustiques sont-ils les signes annonciateurs d’une plus mauvaise santé globale, en Europe du moins ?

Pour les tiques , il est certain que que c’est une problématique importante. En Europe, les maladies à tique sont les maladies vectorielles les plus importantes. On parle beaucoup des moustiques (et il est vrai qu’on a maintenant des cas autochtones de dengue en France) mais on dénombre beaucoup plus de maladies à tiques que de maladies à moustiques. En ce qui concerne les promenades en forêt, c’est déjà une activité à risque, dans presque la totalité des forêts françaises. Ceci étant dit, c’est aussi vrai pour les jardins désormais. Grâce à un projet de recherche participative citoyenne (et au lancement d'une application de signalement), on a pu montrer que près de 30% des morsures de tiques ont lieu dans les jardins. De la même façon qu’on peut aménager les forêts pour réduire le risque, on peut aussi aménager son jardin en ce sens.


 

Revenons maintenant au concept One Health dans sa globalité. Pouvez-vous nous dire pourquoi ce concept est aussi important, d’autant plus aujourd’hui, dans un contexte comme l’Anthropocène ?

Déjà, il faut bien saisir que ce concept est très contemporain mais il n’est pas nouveau. Dès Pasteur, on étudiait les modèles animaux, et les vaccins utilisés pour les animaux et les humains étaient les mêmes. En d’autres termes, les santés étaient moins cloisonnées. Aujourd’hui, à l’inverse, les ministères sont différents et les écoles vétérinaires, qui dépendent du ministère de l’Agriculture, ne rencontrent jamais les universités de médecine. Pourtant, tout est lié. Par exemple, les pollutions de l’air ou de l’eau ont des effets sur les hommes, sur les animaux, sur les sols…. De la même façon, pour penser l’antibio-résistance, il faut étudier l’ensemble des interactions entre les humains, les animaux, les milieux aquatiques… Bref, pour traiter un problème, il faut le comprendre dans sa globalité. Et pour le résoudre, il faut que les résultats de la recherche puissent être utilisés par les pouvoirs publics.


 

Aujourd’hui, quel état des lieux pouvons-nous faire de la santé globale ? Comment la mesurer et plus particulièrement, comment mesurer la santé animale ?

Certains systèmes de surveillance existent en France et au niveau international. Par exemple, nous disposons d’une plateforme d’épidémio-surveillance qui surveille une vingtaine de maladies animales et qui permet d’avoir un état de la santé globale animale. Il faudrait maintenant pouvoir relier cela à la santé des humains et de l’environnement pour avoir une idée de l’état de santé globale.


C’est un sujet complexe, d’autant plus que notre environnement de risques change sans arrêt. Le dérèglement climatique a un effet sur certaines maladies ; les transitions agro-écologiques vont diminuer certains risques et certaines maladies de production mais en créer de nouveaux car il y aura davantage d’animaux dehors ; des animaux développent des résistances à certains parasites… Il faut tenter d’anticiper ces évolutions et leurs effets.


Enfin, ce sujet ne s’arrête pas aux maladies infectieuses : il faut aussi considérer les maladies chroniques, de l’alimentation, les cancers liés aux expositions multiples… Si on compare notre situation à celle de plusieurs siècles auparavant, nous sommes indéniablement en meilleure santé. Mais aujourd’hui, nous atteignons une forme de plateau et les phénomènes en cours nous invitent à ne pas tomber dans l’euphorie et à relativiser l’idée d’un progrès sans fin.


 

Dans une tribune que vous avez co-signée dans le Monde, vous proposez “d’institutionnaliser” le concept One Health. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il faut des endroits qui appliquent de façon tangible le concept One Health. Par exemple, des écoles universitaires de recherche One Health (deux seront bientôt financées par l'Etat), des cadres réglementaires qui facilitent les collaborations entre médecins et vétérinaires, des coopérations interministérielles (entre les ministères de la santé, de l’écologie et de l’agriculture), voir un ministère dédié. Au niveau local également, des projets régionaux doivent naître et faire évoluer les choses sur des questions particulières de santé de certains territoires. Bref, pour devenir opérationnel, le concept doit être décliné à toutes les échelles.



Propos recueillis par Joseph Sournac et Yoan Brazy, et publiés en accord avec la personne interviewée.


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